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L'Extraordinaire et l'Ordinaire chrétiens

La distinction entre l’ordinaire et l’extraordinaire, entre ce qui relève du cours habituel des choses et ce qui semble le dépasser, n’est pas propre à la tradition chrétienne. Elle trouve ses premières formulations dans l’Antiquité grecque et romaine, où l’on opposait ce qui advient “kata physin”(selon la nature) à ce qui procède d’une intervention “para physin” (au-delà de la nature) ou d’un “prodigium” (signe annonçant une volonté divine). Les Romains, en particulier, recensaient soigneusement les “prodigia” – événements extraordinaires que l’autorité publique interprétait comme des avertissements des dieux.

Le christianisme a hérité de cette distinction tout en la transformant. Les Pères de l’Église, puis les théologiens scolastiques, ont élaboré une classification plus fine des rapports entre la nature humaine et l’action de Dieu. C’est dans ce cadre qu’est née, en Occident, la distinction entre l’ordre “naturel”(ce que l’homme peut connaître et accomplir par ses seules forces) et l’ordre “surnaturel” (le don gratuit de la grâce, qui dépasse les exigences de toute nature créée). Entre les deux se situent les dits « dons préternaturels » (immortalité, intégrité) et les phénomènes qualifiés de “mirabilia” (fait admirable) ou de “prodigia”.

 

Cependant, cette classification n’est pas universelle au sein du christianisme. Les grandes traditions chrétiennes l’abordent avec des sensibilités différentes, qu’il convient de respecter.

 

L'ExtraorDinaire & Ordinaire ChrÉtiens dans les diverses traditions

L’Extraordinaire et ordinaire chrétiens dans les diverses traditions

Tradition catholique

05 mai, 2025

Dans la théologie catholique classique (notamment d’inspiration thomiste), la distinction nature/surnaturel est fondamentale. La nature humaine, créée bonne par Dieu, possède ses fins propres. Le surnaturel (la grâce sanctifiante, la vision béatifique) lui est “superadditum” – un don surajouté, gratuit, que Dieu n’est pas tenu d’accorder. Cette distinction a pour but de sauvegarder la gratuité du salut.

Au XXe siècle, une controverse importante a opposé les théologiens autour de la notion de “natura pura” (une nature humaine qui existerait avec ses seules fins naturelles, indépendamment de toute vocation surnaturelle). Le cardinal Henri de Lubac, s’appuyant sur les Pères cappadociens, a contesté cette notion, affirmant que l’homme porte en lui un “desiderium naturale” – un désir naturel de voir Dieu – qui oriente toute la nature humaine vers le surnaturel dès sa création. Cette position, longtemps discutée, a influencé la théologie du concile Vatican II sans avoir été formellement tranchée.

Aujourd’hui, l’Église catholique – tout en maintenant la distinction entre nature et grâce – se montre extrêmement prudente dans la reconnaissance des phénomènes dits « surnaturels ». Depuis mai 2024, le Vatican interdit pratiquement de déclarer officiellement un phénomène comme « surnaturel », se bornant à un constat de “nihil obstat” (« rien ne s’y oppose »). Cette réforme, qui reconnaît les « difficultés, impasses et contradictions » des évaluations passées, reflète la complexité du sujet.

Tradition orthodoxe

L’approche orthodoxe diffère sensiblement. Elle ne sépare pas radicalement nature et surnaturel. Pour les Pères grecs (Cappadociens, Maxime le Confesseur, Jean Damascène), la grâce n’est pas « surajoutée » à une nature autonome ; elle en est l’accomplissement. Le théologien orthodoxe Paul Evdokimov résume ainsi la position de son Église : la grâce n’est « ni antinaturelle, ni surnaturelle, mais surnaturellement co-naturelle ».

En d’autres termes, l’état de grâce est normatif pour l’être humain. La nature humaine, telle qu’elle sort des mains de Dieu, est déjà orientée vers sa transfiguration. Le miracle n’est pas une rupture des lois de la nature, mais la manifestation de cette nature transfigurée. À la noce de Cana, l’eau devient vin – non par violation d’une loi naturelle, mais par « transmutation de l’être humain en lumière de Dieu ».

Cette conception a pour conséquence qu’un religieux orthodoxe n’aura généralement pas la même réticence qu’un catholique à parler de l’« extraordinaire ». Pour lui, toute expérience peut potentiellement révéler l’Énergie incréée de Dieu, sans qu’il soit besoin de tracer une frontière rigide entre ce qui relève de la « simple nature » et ce qui relèverait d’un « surnaturel exceptionnel ».

Tradition protestante

Sous le terme générique de « protestantisme », il convient de distinguer plusieurs sensibilités.

 

La “Réforme classique” (Luther, Calvin) a critiqué ce qu’elle percevait comme un dualisme excessif dans la théologie catholique tardive. Pour les Réformateurs, la distinction entre nature et grâce ne doit pas masquer la radicalité du péché : la nature humaine est tellement blessée par la chute qu’elle ne peut rien pour son salut. La grâce n’est pas une « surélévation » – elle est la guérison d’une nature gravement malade. Le salut est “sola gratia” – par la grâce seule – non par une coopération entre nature et surnaturel.

Tradition anglicane

“L’anglicanisme” (dont il convient de parler distinctement) occupe une position médiane. La tradition anglicane, en particulier dans sa période formative (XVIe-XVIIe siècles), a largement conservé le vocabulaire augustinien du « signe visible de la grâce invisible » pour les sacrements. Sur le rapport entre nature et grâce, l’anglicanisme historique se caractérise par une certaine souplesse, refusant aussi bien le dualisme rigide que la fusion pure. Les théologiens anglicans contemporains insistent sur le rôle de la raison naturelle éclairée par la grâce – une position qui n’est pas sans rappeler celle de Thomas d’Aquin.

Mouvances évangéliques et pentecôtistes

Les “mouvances évangéliques et pentecôtistes” (plus récentes, mais aujourd’hui très influentes) affirment fortement la possibilité de miracles contemporains, de guérisons, de prophéties et de signes. Pour elles, le « surnaturel » n’est pas un ordre lointain ; il est présent et actif dans la vie du croyant. Cette approche, très sensible à l’extraordinaire, se distingue nettement du protestantisme libéral, qui tend à évacuer le miraculeux au profit d’une lecture existentielle ou éthique des Écritures.

Une distinction ancienne, des approches diverses, une méthode commune

Comme on le voit, la manière de nommer et de classer « l’extraordinaire » varie selon les traditions chrétiennes – et selon les époques au sein d’une même tradition. Cette diversité n’est pas un obstacle : elle est une richesse, à condition d’en être conscient.

 

Plutôt que de trancher des débats séculaires par une définition trop rigide, ce projet fait un choix simple : “observer, documenter, vérifier”. Un fait est un fait. Qu’il relève de « l’Extraordinaire et/ou de l’ordinaire », nous nous efforcerons de le recueillir avec rigueur et de le soumettre, le moment venu, à l’examen de personnes compétentes issues des différentes traditions chrétiennes.

 

Notre page d’accueil ne saurait résumer à elle seule deux millénaires de réflexion théologique. Nous indiquons simplement les principales lignes de partage, afin que chaque visiteur – catholique, orthodoxe, protestant, anglican, ou simple curieux – puisse situer notre démarche.

 

Ouvert à tous, exclusif d’aucun. Le réel n’a pas besoin d’être défendu. Il a besoin d’être observé.